Mercredi 2 novembre 2005
Des textes saisissants où se côtoient les deux versants de la montagne Da Silva

L’album commence par les « fêtes foraines ». Avec ce premier vers qui nous ne met pas vraiment à l’aise, il nous balance : « on n’envisage pas grand-chose ensemble et c’est très bien/on se rappelle assez souvent cela évite les confusions ». Mais il enchaîne «nous partageons ce goût commun/pour les grandes illusions/les fêtes foraines, les magiciens et l’évaporation » donc finalement si l’on veut un peu de magie on peut le suivre… Plus loin, Da Silva exprime bien son état d’esprit de bohémien avec « tu penses qu’il faille devenir/je pense à mes étoiles ». En effet, il s’est déjà dévoilé dans une interview par ces propos: « Ce qui me plait, c’est le trajet, pas forcément la destination, juste partir pour partir ». Mais il reste dans une certaine allégorie où l’interprétation se fait plus difficile avec ces mots : « si l’on prenait un chien » ? Première chanson qui laisse libre court à l’interprétation…

Avec « l’indécision », Da Silva nous amène sur le terrain fragile de la prise de décision. Cette chanson, construite sur deux strophes qui s’opposent, révèle une grande hésitation dans la poursuite d’un certain amour. La première décrit un amour usé, donc presque fini. « Je n’ai aucun regret de partir » dit-il, cette « histoire pauvre en couleurs a sombré dans le gris » donc cette question surgit « A quoi l’on ressemble après toutes ces années/à vivre ensemble ». La deuxième strophe montre un être incapable de faire le pas, de tourner la page. Ces souvenirs lui reviennent et l’empêchent d’imaginer une vie sans cet amour. Cette conscience avoue sa faiblesse : « Non mais vraiment je n’ai pas le cœur à entreprendre/de jolies choses et seuls sans ta compagnie ». Le vide laissé par l’absence de cet être aimé est trop lourd à porter : « De jolies choses passées se cogne à ma vie./Je n’ai pas su effacer le fond de l’écran/Notre histoire pauvre en couleur semble indélébile ». Mais cette réflexion lui revient toujours : « A quoi l’on ressemble après toutes ces années/à vivre ensemble ». L’habitude rassure mais emprisonne sans doute beaucoup. L’indécision est une chanson remarquablement construite où s’opposent ces deux strophes contradictoires. Basée sur la même structure de phrase, se trouvent simplement quelques mots contraires qui indiquent les deux directions possibles.

Dans « La traversée », son auteur exprime son regret de ne plus connaître ces moments d’innocence de l’enfance. Il lâche ainsi « S’il fallait je recommencerais si l’on pouvait/jouer encore un peu ». Plus loin il imagine peut-être un amour d’enfance sur lequel il est l’heure de « tirer un trait »… Ensuite, Il manifeste sa difficulté à quitter cet état de désintéressement : « Et je sais que je ne ferai pas la traversée/Et je sais que je n’attendrai pas le ciel ». Il doit quitter ce symbole de l’enfance : « La marelle a disparu balayé ». Cet état d’esprit, tout le monde le connaît mais doit sans détacher et ainsi « Le vent l’a soufflé au voisin d’à côté ».

La chanson « Rien n’a vraiment changé » évoque encore une fois ces souvenirs douloureux d’une histoire d’amour. Il parle de cet amour qui rend aveugle, qui fait oublier les abus. Ces souvenirs ramènent certes de la beauté « tu te souviens comme tu étais belle », mais ramènent avec eux ces promesses qui « après l’amour ne tiennent pas ». Ces paroles de ce « pauvre crétin/Qui jurait pour toujours entre tes reins » sont ainsi remplies de désillusion.

Dans "se fendre les joues", Da Silva nous montre que l’on peut rire de tout. C’est important de regarder la vie avec dérision, savoir se moquer de nous, de nos petits problèmes, de nos petits travers. Le rire est un bon moyen de casser la glace entre les gens. Rire permet de lâcher ces quelques poids qui nous retiennent. Quand il lâche « si l’on avait décider d’être un peu moins grand », il semble exprimer ce besoin de montrer la dérision, de ne plus être fier, sur de soi. « si l’on avait pris le parti de se foutre du temps/de ne jamais vieillir de rester au printemps ». Est-ce que vieillir c’est oublier de rire ? Sans tabou, on peut aussi rire de tout.

« La meilleure amie » évoque de manière humoristique une scène où un homme invite une amie au restaurant pour lui avouer que son amitié s’est transformée en amour, en désir sexuel difficilement contrôlable. Il l’invite au resto avec « le parfum qui parfume le costume qui habille… ». Mais « le jeune homme prendra une tarte au désert » ! Da Silva s’est se faire sombre mais aussi montrer beaucoup de moquerie face à une telle scène.

Avec « Les loges de la colère », on retrouve la brûlure intérieure de Da Silva qu’il ne lâche plus avec une grosse énergie musicale mais pose avec des mots pleins de rage et de finesse. Pourquoi la retiendrait-il d’ailleurs car « s’agit-il de s’assagir/Et de vivre à moitié/A moitié enterré » ? Et lui, « il reprendra de la vie/Et sans jamais se taire ». Avec « on vous servira de la colère à la place du mépris », on sent son envi de plutôt choisir l’extériorisation que le dédain. Cependant, derrière ce cœur agité vivent de grands sentiments, « mais pas facile d’être sage/Les poumons sont pleins de rage ». À travers cette chanson, on saisit le plus le passé punk de son chanteur et comme lui l’a dit dans une interview « ce n’est que la continuation de ce que je faisais avant ».

Dans « Haute mer/basse mer », on reconnaît cette variance de sentiment propre à Da Silva. Sur la thématique de la mer, il décrit ces moments de fluctuation, ces hauts et ces bas que connaît chacun de nous. L’auteur « navigue encore à l’aveugle ». alors qu’avec ces mots « Je devrais voir un peu plus clair/Je devrais me mettre quelque chose/Qui tient chaud » il n’arrive pas à stabiliser sa vie. Celui qui dit « ce qui me plait, c’est le trajet, pas forcément la destination » a « balancé la longue vue par-dessus bord ». Il n’aime pas regarder l’objectif et se contente de « tout foutre à l’eau » à chaque coup de tonnerre. L’idée de profiter de la vie est très forte avec les deux derniers vers : « Je balance tout pour nager dans les eaux de vies/Je peux pas rester sur le bord de mes envies ». Est-ce que « naviguer à l’aveugle » c’est favoriser ses envies ?

Da Silva a écrit « une éclaircie » pour extérioriser ce malaise qu’il ait connu en voyant au deuxième tour le Front National, le 21 avril 2002. Pour être plus efficace, il a choisi d’utiliser la poésie avec cette image du mauvais temps régnant sur la France. Comparer la situation politique de notre pays à de la météo révèle bien ce sentiment de non contrôle que ressent l’artiste. Il est aigri par ces promesses non tenues des politiciens « on nous avais promis le bonheur c’était juré craché ». La présence du Front National apparaît avec « la foudre » et « on a vu les éclairs passés en un jour ressurgir ». Avec son refrain « faudra-t-il attendre de nouveau la venue des glaces/Et que chacun reste au chaud sans se regarder en face », il dénonce cette attitude individualiste de ne penser à soi. Pour lui, plus le monde va mal, plus on s’enferme sur soi sans chercher pourquoi « ce mauvais temps ». Da Silva désire de l’honnêteté et de l’intégrité entre chacun de nous pour pouvoir enfin « se regarder en face ». Il semble appeler à une certaine conscience collective faisant intervenir l'unité. Dans la deuxième strophe, il pose la question de l’affirmation de soi « Et toi continueras-tu à danser où l’on ne danse plus/Sauras-tu encore aimer où l’on aime plus ». Les gens auront-il peur de se détacher d’une norme commune ? Pour lui, il faut agir maintenant ou « faudra-t-il attendre de nouveau que grandisse la menace » ? Enfin, il termine sa chanson en nous avouant qu’il ne croit plus dans la politique et doute sur l’état de la France depuis longtemps.

La chanson « La saison » est sans doute la plus énigmatique et triste de l’album. Cette chanson assez courte dégage une certaine morosité mêlée à de la désespérance. Dans la première strophe, il montre comme dans « une éclaircie » l’indifférence des gens par rapport à ce qui les entoure. Le fait de s’enfermer chez soi n’a pas permis d’apercevoir l’arrivée de l’automne puis de l’hiver. Da Silva semble dénoncer ces gens qui vivent comme dans un cocon et qui n’éprouvent rien face au monde extérieur. La chanson se termine sur un profond désespoir : « Une fois le désir baisé il ne reste plus que l’espoir, une fois/l’espoir baisé reste plus que la mémoire/Et quand la mémoire fut gelée il n’y avait plus qu’à partir ».  Accablé et abattu, son auteur ne trouve qu’une seule solution à cette impasse : la fuite.

Le duo avec François Breut « Décembre en été » est une chanson très poignante qui s’est inspirée des derniers jours de Rimbaud. Da Silva bouleversé par sa biographie a voulu exprimer les derniers sentiments de la vie du poète, mais l’auteur a choisi de ne jamais directement l’évoquer. Mort d’une gangrène, Rimbaud a énormément souffert dans les derniers jours de sa vie. À travers cette chanson Da Silva exprime la déchéance physique et mentale du poète. Après avoir eut certainement envi de se cacher, de ne pas montrer son état il écrit : « Il n’y a pas d’ombre pas d’ombre/Tout est clair ». il ne contrôle plus, il endure une grande souffrance, il subir une douleur. Avec « Dans la lumière devant le miroir je tombe et voilà », il y a à la fois cette non reconnaissance de son état et à la fois une faiblesse qui l’envahit. Le refrain évoque le moment où ces fameuses crises s’achèvent, où il connaît des instants de répit. Avec « Comme lorsque l’on renonce et que tensions cessent », il exprime cet épuisement dû à ces moments de souffrance. Ces instants d’accalmie expriment de la quiétude qu’il souhaite voir durer : « Comme il est doux qu’il ne termine jamais/Décembre en été ». Le mois froid et triste de la fin de l’année exprimant l’achèvement se retrouve en été, saison associant de la joie, du bonheur et de la vie. Encore une fois, Da Silva aime travailler les contraires, connaître les deux versants de la montagne.
Mais ce n’est pas la tristesse du mois de décembre qu’il faut retenir, mais plutôt le sentiment d’allégresse de l’été. Ce refrain renvoie très bien ce contraste entre l’opposition entre la voix écorchée et racleuse de Da Silva et la voix délicate et douce de Françoiz Breut. Dans la deuxième strophe, il écrit ce sentiment de fin et de mort : « On est revenu des longues promenades » et « On a décidé que l’on ne nous reverrait pas de si tôt/Tout est terminé, tu le sais ». Mais Rimbaud semble accompagné certainement d’un homme avec ces mots « Ton visage est radieux » et « On viendra certainement nous chercher /il ne nous trouveront pas ». Le refrain, où sont mêlées ces oppositions qu’on a vues, termine la chanson.
Chanson de souffrance, de tourment et de mort, « Décembre en été » donne aussi le titre à l’album. Comme on a pu le voir cette opposition résume bien son auteur.

Da Silva termine son album par un sentiment d’espérance, « La chance » dévoile l’état d’esprit du chanteur. Avec « on aurait dû prendre le temps de regarder tout autour » il dénonce de nouveaux cet enfermement malsain de la société. Da Silva perçoit un monde fragile « Puisque tout est question d’équilibre/Et que le monde ne fait que basculer », mais aussi un monde rempli de doute « Sauras-tu encore sur quel pied danser ? ». Le refrain révèle un certain courage, une volonté de croire encore « Je veux tenter, tenter ma chance/croire que l’on peut encore s’échapper ». La fuite est-elle la solution ? Pour combattre ce malaise qui l’entoure, il ne reste plus que l’amour et l’affection : « Contre ta peau, contre ta peau m’étendre ». Da Silva appelle à profiter de la vie, du moment présent : « On devrait prendre du bon temps/Se regarder et puis se marrer » même s’il reste quelques regrets « On aurait dû, on aurait dû s’attendre/et que personne ne soit oublié ». Il veut profiter de la vie ensemble et non renfermé sur soi. Le refrain, repris deux fois, achève la chanson. Ces deux mots « sentir l’humanité » sont glissés là comme pour montrer ce qu’il reste d’essentiel en chacun de nous.

Pour écouter une interview réalisée au Printemps de Bourges en avril 2006 avec 5 titres cliquer ici
Pour écouter une interview réalisée au Café de la danse à Paris en octobre 2005 cliquer ici
Pour voir une chronique de l'album "Décembre en été" cliquer ici

Site officiel:
www.totoutard.com

Le blog de Da Silva:
www.totoutard.com/blog/dasilva

Le forum:
manudasilva.zikforum.com
Par galerne - Publié dans : exploration des textes de chanson
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